Le temps des horlogers militants

 

Une montre peut cacher un horloger...

Le monde horloger dissimule des figures, des caractères aussi trempés que les aciers des axes des mouvements ou des boites des montres qui les habillent. Ce n'est pas un hasard si de grandes personnalités ont cultivé pour l'horlogerie un intérêt appuyé. Le siècle des lumières a amené une horlogerie des plus individuelles, avec une multiplication des montres personnelles et la naissance dans l'esprit des horlogers qui les concevaient, des complications les plus élaborées. Ce fut comme si la difficulté devenait un terrain de jeux pour des Lépine, Harrisson, Janvier, Breguet, Berthout ou autres génies qui donnèrent à la mécaniques l'aptitude de mesurer le temps et de le conserver soigneusement caché au fond de sa poche.
La domestication du temps fut depuis le moment où l'on commença à le mesurer, un enjeu fondamental des hommes qui par passion, en domptèrent la conservation. Il n'est donc pas étonnant de retrouver parmi les horlogers, des personnages engagés, des militants dont la personnalité et les idées se télecopent avec l'histoire de la mesure de cette valeur qui va fonder l'un des plus grands enjeux silencieux de la société pré-industrielle, puis de la société industrielle et enfin de l'économie moderne : le partage de l'heure
 
On connait bien l'histoire des plus grands horlogers, celle d'Abraham Louis, d'Antide, d'Antoine, de Benjamin, de Charles Ferdinand ou de John. En revanche, on ne sait pas grand chose d'autres horlogers qui dans le secret de leur atelier travaillèrent des mouvements, des échappements, des mécanisme avec en tête l'idée qu'ils allaient porter un instrument dont ils seraient les seuls inventeurs. Le 18ème siècle a vu s'affronter les techniques, se confronter les conceptions mécaniques, exploser les idées d'un Perrelet, d'un Sarton qui inventa la montre à remontage automatique, invention dont on lui volera la paternité parce qu'il était belge et non suisse. Le début du 19ème siécle connaîtra la démocratisation de la montre mais hélas pas encore celle du partage d'une heure exacte. Il faudra pour cela attendre la seconde moitié du siècle quand des horlogers, mi hommes d'affaires, mi entrepreneurs vont s'intéresser à l'industrialisation de la fabrication des montres et à leur diffusion en masse. 
 
Antoine Norbert de Patek, François Czapek, Pierre-Louis Brandt, Georges Favre-Jacot, Ernest Francillon, Ulysse Nardin, Benjamin Wright Raymond, JC Adams, Edward Howard, John C Dueber, Fred Lippman furent, entre autres, les cerveaux créatifs de cette nouvelle industrie qui par enthousiasme parce que la demande était immense, entrainèrent des centaines d'autres créateurs d'entreprises à monter leur propre maison. Le siècle fit de l'horlogerie une industrie prospère et pleine de promesses. L'échappement à ancre ajouta la précision aux montres et l'interchangeabilité des pièces leur apporta la fiabilité et la réduction des coûts de fabrication. Le concept de ces montres fiables et bon marché devint un segment cultivé par tous, au point que beaucoup de détaillants et distributeurs voulurent posséder leur propre marque. La marque devint l'expression de la réussite. 
 
Dans une société en mutation aussi bien au plan économique que politique, les horlogers durent s'adapter, s'ouvrir sur les marchés du monde entier, travailler les méthodes de distribution des montres, imaginer l'évolution de la fabrication de leurs produits. Les histoires des manufactures se ressemblent de l'Amérique du Nord à la Suisse jurassienne en passant par la France du Doubs ou l'Allemagne. Conter l'histoire de l'une d'elles est expliquer celle des autres.
En revanche, choisir quelques histoires atypiques faites de parcours différents, tous fondés sur le même centre d'intérêt permet de comprendre comment la passion horlogère n'éteint pas les idées, comment les horlogers restent des hommes et comment leur histoire peut s'envoler en ne laissant comme trace dans le brouillage du temps, que les montres qu'ils ont animées. 
 
Voici donc les histoires d'horlogers dans un sens donné à ce métier à chaque fois différent, des histoires d'hommes avant d'êtres des histoires de montres, mais des histoires qui n'auraient pas existé si les montres n'y avaient pas joué un rôle essentiel. 


 

Honoré PETETIN

horloger militant à Givors

 

Sur cette production plus tardive, les affixes sont remplacées sur la serge du balancier en Elinvar coupé par une incrustation de laitonCes alliages, dont la sensibilité aux variations de températures étaient réduite par comparaison aux aciers habituellement utilisés, garantissaient une meilleur précision du mouvement. Il développa ainsi un système de balancier monométallique totalement original doté d'affixes, sorte de lames bimétalliques secondaires venant se fixer sur la serge du balancier. 
 
 
rès beau calibre LeCoultre fabriqué pour Rodanet. Il est des pièces d'horlogerie qui sont avant d'être des montres, des documents, des démonstrations par l'exemple de ce que la passion et le savoir faire d'un horloger peuvent conduire à créer. A une époque où les horlogers avaient cette immense humilité qui leur faisait oublier d'apposer leur nom sur les cadrans, Honoré Petetin maître horloger à Givors depuis les années 1850, fut l'un des fondateurs puis membre éminent de la chambre syndicale des horlogers de Lyon aux alentours de 1890. Il fait alors partie des experts qui statuent pour récompenser les meilleurs horlogers susceptibles de livrer à la marine Française des chronomètres de marine. Il travaille dans ce cadre avec l'observatoire de Lyon créé en 1878 par un décret du 11 mars signé du président de la République Mac Mahon.
Dans sa boutique d'horloger bijoutier du 30 de la grande rue du port à Givors, Honoré Petetin, est aussi vendeur de tournebroches, réveils, lunettes en tous genres. Sa curiosité scientifique et son goût des choses bien faites le conduisent à sélectionner de beaux objets de qualité pour ses clients. Il fabrique des pendules d'une très honorable qualité. Il exerce ses talents et sa passion sur des montres un peu plus rarement. Il se plait à démontrer la précision de ses pièces, expression symbolique d'un art et d'un savoir faire qui font des horlogers indépendants et autonomes de la fin du 19ème siècle des artistes atypiques, dans un univers où l'industrie a déjà organisé la parcellisation des taches et la production en volumes de mouvements dont l'interchangeabilité des pièces relève d'une conquête technologique ultime.

 

Un personnage hors du temps
Honoré Petetin est hors du temps. Il travaille dans son atelier loin des manufactures qui s'implantent les unes après les autres et qui connaissent un essor exceptionnel en cette fin de 19ème siècle. Les manufactures participent à la conquête sociale de l'acquisition individuelle de l'heure par le plus grand nombre et les horlogers indépendants dépouillés d'une clientèle qui faisait leurs beaux jours auparavant, exercent leur art sereinement sur des pièces uniques. Lui qui a vendu dans sa boutique d'horloger bijoutier des montres à cylindre, s'est comme tous les bons horlogers converti à la montre à ancre qui va apporter la précision dans les montres de grandes diffusion, celles faites par Omega, Zenith , Longines et d'une manière générale par toutes les grandes manufactures suisses qui prospèrent en cette seconde moitié du siècle.
 
Communard de la première heure, il avait adopté la tenue des communards de 1871 en bon doctrinaire rigide qu’il fut. Blouse blanche, chapeau aux bords larges, barbe fleuve, Honoré Petetin était une figure militante. Victime affichée du 2 décembre 1851, date du coup d'état deLouis Napoléon Bonaparte et de la restauration de l'empire, il représenta la commune de Givors aux obsèques de Victor Hugo. Militant, commerçant, cet horloger engagé avait conscience que l'instruction devait toucher toutes les couches sociales de la jeunesse. 
Une inspiration née des pièces de marine

Est-ce l'intérêt de l'époque pour les chronomètres de marine, la diffusion large des travaux de John Harrison qui un siècle plus tôt réussit d'excellents chronomètres de marine ? Nul ne le sait. 
Nul ne sait non plus si sur une ébauche de cet horloger lui-même tardivement ou un autre passionné sera venu greffer un échappement à détente et un spiral en forme de cylindre. 

L'exécution est artisanale mais soignée. Elle démontre que pour implanter le balancier à vis dans cette boîte, il a fallu rogner sur l'argent pour dégager l'espace indispensable à la mobilité de la pièce. Ce balancier est exceptionnel. Il faut une forte loupe pour détecter qu'il est bien bimétallique. Le réglage du mouvement se fait au moyen de quatre vis dans l'axe des deux bras du balancier. Les roues sont façonnées à la main minutieusement, les bras sont terminés à la lime sans arrêtes vives.

Le spiral en hauteur, à la différence du spiral plat, est plus courant dans les chronomètres de marine que dans les montres. Finition suprême, l'empierrement de l'échappement, le contre pivot sur l'axe de balancier, les vis bleuies, les anglages soignés, le dorage sablé parfait, tout concourt à élever le niveau de cette montre au rang de document, de synthèse de connaissances et probablement d'aboutissement de centaines d'heures de travail.


La montre offre un statut social

Honoré Pétetin, qui a aujourd'hui une grande rue de Givors à son nom (sans doute davantage pour son passé militant que pour ses pièces horlogères, même si elles le méritent), a placé dans cette montre une somme de connaissances accumulées au fil de l'expérience. Faut-il considérer cette pièce à l'échappement complexe et atypique avec un balancier élaboré unitairement comme un acte de résistance à la fabrication industrielle ? 
L'échappement à détente
Réputé pour son rendement mécanique, l’échappement à détente est contemporain des chronomètres de marine au 18e siècle. Sa fiabilité et sa précision en firent le type d’échappement le plus répandu dans ces pièces de marines destinées à faciliter le calcul des longitudes pour les bateaux en mer. Rattaché à la catégorie des échappements libres, l’échappement à détente diffère des échappements à ancre suisses, les plus fréquents, en ce qu’il sert à arrêter la roue d’échappement pour en réguler la mobilité. En outre, alors que l’on parle d’alternances dans un échappement à ancre, le balancier muni d’un échappement à détente ne subit qu’une impulsion par oscillation. Enfin, dans ce type d’échappement, c’est la roue d’échappement qui donne l’impulsion et non l’ancre comme sur les échappements à ancre. Ce type d’échappement est le plus souvent associé à un balancier doté d’un spiral cylindrique, par opposition avec le spiral plat de Breguet. Le spiral cylindrique est destiné à fournir une force constante mieux répartie.
Claude CRETTIEZ
entrepreneur horloger

À La fin du 19e siècle, les communes de la vallée d'Arve et les départements limitrophes de la Suisses voient s'installer une multitudes d'entreprises de taille modeste qui interviennent en sous-traitance des manufactures helvétiques d'horlogerie qui peinent à répondre à elles seules, à une demande exponentielle de montres de poche qui sont diffusées dans le monde entier. 

 

Ces entreprises spécialisées, souvent dans le "décolletage" et l'usinage de pièces livrées sans montage à la Suisse, font vivre un grand nombre d'ouvriers coté français. Dans ce contexte, en 1862, s'installe à Arâche en Haute savoie, une entreprise (photo : en 1900) qui prend le nom de son fondateur Crettiez  et dont l'objet est la fabrication de pièces d'horlogerie. Cette entreprise déménage en 1872 à à Cluses, toujours en Haute-Savoie. Elle compte 20 salariés en 1876.
Claude Crettiez est un patron entreprenant doté d'un solide caractère et fier d'avoir bâti de ses mains une manufacture qui fait des montres mais aussi des pièces pour autrui et qui peut rivaliser dans la qualité de sa production avec les meilleurs maisons suisses.
Une entreprise polyvalente
Chez Crettiez, on fait non seulement des pièces de mouvements pour les autres ainsi que du finissage mais aussi, des chronomètres, des pièces de haute qualité et des montres plus courantes. La maison inventera dans les années 1910, à l'heure des montres bracelets, un cadran sans pied avec une caractéristique angulaire, octogonale ou décagonale qui lui permettra d'être positionné à la demande, simplement en le tournant, selon qu'il sera emboité pour une montre de col de dame ou une montre bracelet pour hommes. Les mouvements de 12 ou 13 lignes servent en effet, aussi bien pour ces deux types de modèles. Le système astucieux n'aura qu'un succès limité car, déjà, tout porteur de montre exige une trotteuse, impossible avec ce type de cadran.

Calibre chronomètre de Crettiez 18,5 lignes avec sa plaque de contre pivot à l'échappement
Souvent, les montres Crettiez n'ont aucune marque sur le cadran. La firme se fait une belle place en laissant les cadrans libres de son nom pour laisser aux détaillant la possibilité d'y afficher le leur. Cela séduit nombre de commerçants au moment où les manufactures suisses, sauf commandes spéciales, préférent affirmer leur marque sur les cadrans, souci qui s'avérera payant pour installer durablement leur notoriété. De fait, Crettiez est une marque connue des professionnels distributeurs des produits mais très peu du grand public, clientèle qui, à force de posséder une montre, en installe le nom dans la mémoire collective. Un chronomètre Crettiez ne portera ainsi lors de sa livraison que la mention Chronomètre souvent galvaudée par de petits fabricants mais âprement défendue par les plus grands professionnels. Crettiez diffuse ses chronomètres avec un bulletin de marche de l'observatoire de Besançon et rivalise avec les marques suisses sur le terrain de la distribution. 



Pas de marque sur le cadran. La taille du balancier, les vis d'équilibrage, le contre-pivot à l’échappement, les anglages nets, le sablage et la dorure régulière, les vis bleuies, la qualité des roues... Crettiez dispose d'un indéniable savoir-faire qui lui permet de rivaliser avec les plus grandes maisons.
La manufacture sait en outre séduire par la qualité des boîtes et son adaptabilité aux marchés et aux demandes de la clientèle. Crettiez est, au début du 20e siécle, devenue une grande maison de 61 salariés dont 17 femmes qui travaillent dur.
La société ne se limite pas à faire travailler ses propres salariés mais emploie en outre plus de 200 personnes à domicile, ce qui en fait l'un des plus gros employeurs du canton. La maison se doit en effet de rester concurrentielle face aux manufactures Suisses et le patron qui a associé ses quatre fils à son affaire, s'emploie à sans cesse pousser les équipes afin de maintenir des prix de distribution et des coûts de revient. 
Son usine est l'une des plus modernes en matière d'horlogerie en France. D'ailleurs, elle travaille beaucoup pour des maisons implantée dans le Doubs pour lesquelles elle produit des remontoirs et fait du finissage. Elle possède des machines dont l'énergie est tirée de moteurs à pétrole, puis à l'électricité dès 1899.
Comme beaucoup d'entrepises de l'époque, la famille Crettiez a en permanence en perspective le souci de ne pas laisser l'entreprise familiale être distancée par les grandes manufactures suisses ou françaises dont LIP est le fer de lance. Ces dernières, grâce à des investissements importants en ce début du 20ème siècle, réduisent de plus en plus les coûts de fabrication et se montrent très actives sur les marchés du monde entier dont celui de la France qui est le principal terrain de Crettiez.
L'entrée en jeu des syndicats
Dès les toutes premières années du 20ème siècle, des syndicats d'ouvriers horlogers et décolleteurs se mettent en place et dans un sens de l'intérêt commun bien compris, revendiquent des hausses de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail. Les métiers de l'horlogerie sont encore occupés par des agriculteurs et des ouvriers agricoles qui outre l'horlogerie, doivent être présents dans les champs pour assurer les semences et les récoltes. Coté suisse, comme coté français, ce besoin a fait l'objet d'accords avec les ouvriers et leur travail est tant que faire se peut, adapté pour laisser aux travaux agricoles le temps d'être exécutés. Les Suisses sortent petit à petit de cette organisation pour disposer d'ouvriers non partagés. Par contre, en France, ce partage est toujours en vigueur largement et gène parfois les patrons d'entreprises. 
Les ouvriers du secteur industriel commencent dès 1901 à se mettre en grève et revendiquent dans l'horlogerie essentiellement, un paiement mensuel de leur travail et un acompte à la quinzaine. La demande ne va cesser d'évoluer jusqu'en 1904, face à des patrons qui restent fermes et refusent l'idée d'augmentations de salaires qui les obligeraient à augmenter le prix de leurs produits. Crettiez n'échappe pas à ces élans de contestation qui ralentissent la fabrication et créent un climat de lutte permanente par un rapport de force entretenu avec les ouvriers. La tension sociale est forte. Les syndicats exigent des salaires minimaux et un meilleur traitement des femmes dont la main d'oeuvre est considérée comme de second rang. Cela attirera aux syndicats l'adhésion de celles-ci et donnera aux organisations syndicales davantage de poids.
A Cluses, le 1er mai 1904, on s'apprête à voter comme partout en France pour le premier tour des élection municipales. Deux listes s'affrontent pour emporter la mairie. L'une d'elles "Conservatrice" comprend en son sein, l'un des fils Crettiez et l'autre est poussée par les syndicats associés à des socialistes avec des ouvriers de Crettiez en porte drapeau. La politique aidant, l'affrontement devient féroce entre les deux tours des municipales. Les insultes pleuvent et la rancoeur devient irréversible. Le parti conservateur remporte le second tour mais les patrons et notables veulent réduire au silence toute opposition. Ils ne peuvent pardonner les critiques sévères dont ils ont été l'objet. En deux jours, aussitôt les élections passées, Crettiez lave l'affront qu'il a subi et licencie sept ouvriers syndiqués. Rapidement, le 10 mai, un peu plus d'une trentaine d'ouvriers se mettent en grève et font tâche d'huile dans les autres entreprises. Ils manifestent bruyamment dans les rues de Cluses. Malgré l'absence de violences, les gendarmes prennent position.
Les manifestants se retrouvent à près de 400 le 18 mai 1904 devant l'entreprise Crettiez. Ils lancent des cailloux dans les vitres et font basculer la manifestation dans un climat de violence physique et non plus verbale. Dès lors, les gendarmes vont tenter d'abord de bloquer les manifestants sur un pont, à distance de l'entreprise, mais le 19 mai ils donnent la charge et arrêtent quelques uns d'entre eux pour donner l'exemple. Le maire de Cluses, de manière maladroite, interdit alors tout rassemblement sur la voie publique et signifie même l'interdiction de tout sifflement ou chant susceptible de provoquer les patrons. Dans un souci d'apaisement, certains petits patrons proposent d'indemniser Crettiez pour les dégâts subis par son entreprise à cause des ouvriers. Les dommages sont modestes et se limitent à quelques vitres. Crettiez ne l'entend pas de cette oreille et veut à tout prix la disparition des syndicats. Il n'est pas le seul à souhaiter cette mise à mort. Les gendarmes peuvent difficilement accéder à ses demandes en réprimant davantage des manifestations populaires. Les ouvrier qui se heurtent à un mur d'incompréhension radicalisent leur position et le 11 juillet, une grêve générale paralyse le travail. 
Les doigts dans l'engrenage
Les patrons de plusieurs entreprises s'arment pour défendre leurs ateliers contre ce qu'il sperçoivent comme une agression des ouvriers. Les coups de feu tirés en l'air donnent le ton de ce que va pouvoir devenir ce mouvement social qui ne cesse d'amplifier. Le 11 juillet, un patron "Bretton" repousse ainsi les manifestants. Une semaine plus tard, le 18 juillet tandis que la situation s'enlise, les ouvriers se réunissent en assemblée générale. Ils partent ensuite à près de 200 au son de l'internationale, défiler dans les rues de la ville. Arrivés devant l'usine Crettiez, ils s'arrêtent. Crettiez et deux de ses fils armés de fusils craignent un assaut qui serait fatal à l'entreprise. Sous une pluie d'insultes et de slogans provocants, pris par la peur, ils ouvrent le feu en direction des ouvriers. Trois d'entre eux ne se relèveront pas et cinquante autres seront blessés.
L'évènement se répand de bouche à oreilles et en quelques heures, c'est un millier d'ouvriers qui viennent saccager l'usine Crettiez et y mettre le feu. Crettiez devient le symbole de l'échec du dialogue social entre les patrons et les ouvriers. Immédiatement arrêtés, Claude Crettiez sera jugé avec ses fils par la Cour d'assises de la Haute Savoie en même temps que six ouvriers inculpés pour avoir pillé l'usine et provoqué des dégâts aux marchandises. Le crime des Crettier se trouve ainsi jugé à coté du délit des ouvriers comme si pour calmer les deux camps il avait fallu démontrer que la gravité des actes de chacun était comparable. L'affaire scandalise la presse et c'est Aristide Briand qui en personne, viendra défendre les ouvriers.
Les Crettiez furent condamnés légèrement avec 8 mois de prison ferme pour le père, patron de l'entreprise et un an de prison pour ses deux fils impliqués. Aucun ne subit la peine complète. L'entreprise reprit ensuite son activité et finit par disparaître face à la concurrence.
A la Vie, A la mort
L'histoire tragique de Claude Crettiez montre à quel point l'horlogerie fut impliquée dans l'histoire industrielle et l'histoire sociale. Elle montre comment un homme pour défendre son outil de travail peut aller jusqu'à tuer et comment les ouvriers qui ont alimenté la main d'oeuvre des grandes maisons horlogères, fut exploitée et malmenée parce qu'il fallait pour démocratiser la détention de l'heure juste faire en sorte que les coûts des montres fut contrôlé  Quel paradoxe rétrospectif de voir une telle situation quand l'objet de l'entreprise n'est autre finalement que de donner à tous les moyens de détenir l'heure juste. Crettiez symbolise la violence des rapports sociaux et la difficulté des hommes à s'adapter à une économie moderne dans laquelle le dialogue social doit rester une constante. 
L'histoire démontrera que l'horlogerie ne fut pas à l'abris de mouvements sociaux aussi lourds que poignants. LIP en France dans les années 70, illustre cette analyse mais bien d'autres maisons en Suisse ont connu de grandes grèves. Crettiez ne fut que le premier dans l'histoire du temps à affronter le vent de la tempête sociale poussée à son paroxysme.
Auguste Hilaire RODANET
un pilier de l'horlogerie



Auguste Hilaire Rodanet était le fils de Julien Hilaire Rodanet (photo) et l'oncle de Henri Rodanet. Né le 5 juin 1837 à Rochefort, horloger et marchand, il vécut notamment à Genève et à Paris en 1870, rue Vivienne. Il fut, pour la France, agent de Patek Philippe et plus accessoirement, maire du 2e arrondissement.Auguste Hilaire Rodanet était le fils de Julien Hilaire Rodanet (photo) et l'oncle de Henri Rodanet. Né le 5 juin 1837 à Rochefort, horloger et marchand, il vécut notamment à Genève et à Paris en 1870, rue Vivienne. Il fut, pour la France, agent de Patek Philippe et plus accessoirement, maire du 2e arrondissement.

Auguste Hilaire Rodanet était le fils de Julien Hilaire Rodanet (photo) et l'oncle de Henri Rodanet. Né le 5 juin 1837 à Rochefort, horloger et marchand, il vécut notamment à Genève et à Paris en 1870, rue Vivienne. Il fut, pour la France, agent de Patek Philippe et plus accessoirement, maire du 2e arrondissement.
Auguste Hilaire Rodanet fut toute sa vie très proche des maisons suisses. Le journal de la Fédération Horlogère suisse le présente au delà de son activité de maire en 1906 comme président de la Chambre syndicale et de l'Ecole d'horlogerie de Paris, vice-président du Congrès chronométrique 1900, président d'honneur delà Fédération des Chambres syndicales d'horlogerie de France, président du Jury des récompenses 1889-1900, Président du Comité franco-suisse et Commandeur de la Légion d'honneur.
Il créera avec beaucoup d’habileté une école d'horlogerie pour former de jeunes horloger 99, rue du Faubourg-du-Temple à Paris grâce à des fonds publics qu'en temps que président de la chambre syndicale de l'horlogerie il ira rechercher auprès du ministère de l'agriculture et du commerce. Dans cette école, on apprend les éléments de la mécanique appliquée à l'horlogerie, la théorie et la construction de l'horlogerie. Son école va globaliser la formation des jeunes horlogers et les faire sortir de spécialités trop étroites pour leur garantir un avenir. Rodanet fait en effet le constat que les jeunes qui sortent des apprentissages et des écoles n'ont qu'une seule spécialité notamment de pivoteur ou de finisseur et ne savent pas toute la technique nécessaire à la fabrication d'un mouvement . Sa démarche veut par conséquent qualifier ces jeunes horlogers français pour les amener au niveau de leurs collègues suisses. 
Habile négociateur, il sait fréquenter les cabinets ministériels pour faire aboutir ses combats pour promouvoir l'horlogerie. Sans nul doute, Auguste Hilaire Rodanet joua un rôle majeur au début du 20ème siècle pour maintenir à Paris une école d'horlogerie et tenir une place importante auprès des Suisses pour faire exister l'horlogerie française. Peu d'horlogers parallèlement à leur métier, ont eu la capacité de faire évoluer leur passion et leur activité en utilisant le milieu politique pour porter leurs objectifs.
Un visionnaire
Si Auguste Hilaire Rodanet est un fin négociateur, il est aussi un commerçant ambitieux et un horloger de talent qui n'hésite pas à se mettre à l'établi et derrière une planche à dessins. Il est l'inventeur d'un échappement à ancre en ligne droite et d'un échappement à ancre latérale sans repos équidistants en 1887. En 1890, il déposa la marque "HORLOGERIE RODANET de PARIS" et mourut à 70 ans en 1907. C'est sans nul doute son lien privilégié avec Patek Philippe qui a permis ces dernières années de repérer cet horloger en voyant son patronyme associé au nom de Patek Philippe.

Il faut dire qu'à l'époque où Rodanet diffusait ses montres fabriquées par Patek Phillippe, la qualité des montres simplement signées Rodanet supportait aisément la comparaison avec les montres de la manufacture Patek. Rodanet en effet, se servait notamment chez LeCoultre en calibres haut de gamme et vendait ainsi des chronomètres avec leur bulletin de marche.
Les pièces étaient chères, plus chères chez Rodanet que chez un autre détaillant pour une qualité toujours poussée au maximum chez Rodanet qui faisait terminer ses mouvements avec le plus grand soin. Malgré ses activités politiques qui lui prenaient beaucoup de temps Rodanet était exigeant sur la tenue de sa boutique où les vitrines abondantes devaient être rangées de manière irréprochable. 
On dit que l'homme ne supportait pas qu'une pièce fut de travers ou mal mise en valeur. Le simple fait d'être vendue chez Rodanet devait la classer dans le haut de gamme et à ce titre lui permettait de bénéficier d'un traitement de faveur. Velours rouge foncé, dorures à l'or fin, les montres étaient présentées aux clients sur un plateau où le nom de la boutique était rappelé. Bien avant ses concurrents, il avait assimilé que mieux la pièce était traitée au moment de sa vente, plus le client ressentait une importance qui liait son achat horloger. 
La clientèle de Rodanet se voulait de haut vol et rien n'était laissé au hasard qui put la fâcher ou la mettre mal à l'aise. Acheter chez Rodanet offrait au client un cérémonial qu'il n'avait pas ailleurs. On voit passer dans les ventes des pièces de Rodanet qui souvent ne parlent que de Patek Philippe.
Très beau calibre LeCoultre fabriqué pour Rodanet. Le barillet à dents de loup, la plaque de contre pivot à l'échappement et l'empierrement au centre font de ce chronomètre une pièce de grande qualité.  
Egalement passionné d'horlogerie astronomique, Auguste Hilaire Rodanet publia un ouvrage intitulé "l'Horlogerie astronomique et civile, ses usages, ses progrès, son enseignement à Paris 1886-1887". Commerçant qui décoda les principes du luxe avant l'heure, amoureux de la belle horlogerie, d'une culture indiscutable et d'une connaissance horlogère infinie, Auguste Hilaire Rodanet reste une figure de l'horlogerie qui sans avoir diffusé ses propres pièces à grande échelle eut une immense influence sur le milieu horloger au début du 20ème siècle.
Montre Rodanet de qualité courante.  Son grand balancier lui assure une précision de chronomètre. 
En 1909, la maison Saintesprit à Besançon, déposa la marque "A.H.Rodanet" dont le nom ne fut jamais galvaudé dans des pièces médiocres. 
Un cadeau de Gustave Eiffel à son fils ainé : Une Rodanet  (Crédit Sotheby's)
Jean AEGLER
les molécules du succès

C'est le 25 janvier 1850 que Jean Aegler (photo) voit le jour en Suisse. Après avoir appris le métier d'horloger, le jeune homme se marie en 1873 avant de créer sa propre compagnie horlogère avec sa femme, Anna Maria Ramser, en 1878. La marque de fabrique sera tout simplement le nom de famille de Jean. 

La manufacture Aegler à Bienne. Les locaux sont partagés pour la production de Gruen, Rolex et les marques que livre Aegler
La conquête sociale de l'heure a placé dans les gilets et les poches le symbole de la réussite des acteurs de la société, bien au-delà de leur classe sociale.
3 types de cadrans de marques différentes habillant des calibres Aegler
Jean Aegler est très attentif au développement du marché. Il s'installe à proximité de Bienne en 1881 en rachetant un atelier industriel qu'il transforme en manufacture horlogère. Il estampillera ses mouvements du nom de Rebberg, lieu d'implantation de ses ateliers. A coté des montres d'hommes, il comprend tout l'intérêt du marché des montres de dames et spécialise son catalogue sur les modèles féminins. Il met au point un mouvement de 20 mm de diamètre. Le mouvement de montres de dames renferme un vrai potentiel pour devenir le moteur des montres bracelets faites pour les hommes. Jean Aegler décède le 2 août 1891 à Bienne et lègue son entreprise à ses deux fils, Hans et Hermann.


Publicité de Jean Aegler en août 1889

Parallèlement à l'évolution de l'entreprise créée par Aegler, Hans Wilsdorf (photo) né le 22 mars 1881 à Kulmbach, en pleine Bavière, s'installe en 1900 à la Chaux de Fonds où il travaille comme clerc à des tâches administratives pour un exportateur de montres. Rien, sinon une intelligence supérieure, ne le prédestine réellement à s'intéresser de très près à l'horlogerie.
En 1903, Hans Wilsdorf part pour Londres pour y exercer des missions de simple employé, avant de créer en 1905 sa propre compagnie avec le soutien financier de son beau-frère Alfred Davis. C'est ainsi que naît la compagnie Wilsdorf & Davis qui a pour ambition de lancer sur le marché la montre de poignet qui, les deux hommes en sont convaincus, va supplanter la montre de gousset. Pour fabriquer cette montre, il faut un mouvement de précision de petite taille. Si la fabrication des montres de poche dotées de calibres de grands diamètres est relativement aisée à obtenir sur un plan industriel, la maîtrise de la précision sur des petits mouvements s'avère moins répandue. Hans Wilsdorf lance alors un appel d'offres pour trouver le mouvement qui sera apte à lui permettre d'offrir, sous sa marque, des montres de poignet dont la précision rivalisera avec les montres de poche.


En 1909, Aegler annonce haut et fort dans sa publicité qu'il travaille pour Rolex
Aegler répond à l’appel d’offres de Wilsdorf et devient naturellement au regard de son avance technique sur le terrain de la précision des petits mouvements, le fournisseur attitré de son nouveau client. La collaboration entre Wilsdorf & Davis et Aegler ne va plus jamais cesser. Les premiers mouvements livrés sont estampillés Rebberg, la marque déposée de Aegler.

En 1907, Hans Wilsdorf recherche des mouvements
En 1908, Wilsdorf dépose à Londres la marque Rolex dont le nom n’est autre que l’abréviation d’horlogerie exquise. Il demande à Aegler d’abandonner la signature de ses cadrans et des ses mouvements. La plupart des cadrans sont vierges de manière a autoriser une inscription par le détaillant et seules les boites et le mouvement portent la marque de Rolex de manière non systématique.
 
Les plus gros clients d'Aegler sont Gruen et Rolex. Les deux firmes montrent les ateliers d'Aegler dans leurs publicité. Aegler est capable par une découpe différente des ponts de ses calibre de créer une diversité d'offres à ses clients.
La précision des montres est telle qu’Aegler obtient avec Wilsdorf les tout premierscertificats de la Société Suisse de chronométrie contribuant à porter Wilsdorf sur le terrain de la précision ultime. En 1914, l’Observatoire de Kew Teddington près de Londres délivre aux montres Rolex équipées par Aegler d’un mouvement de 25 mm de diamètre, un certificat de précision de Classe A, certification réservée jusqu'alors à des chronomètres à usage militaire. Le certificat fut consécutif à une série de tests de plus de 45 jours. La montre fut testée dans cinq positions différentes et à trois températures dont celle de l'air ambiant (65 degrés Fahrenheit), celle d’une étuve, et celle d’une glacière.
Wilsdorf dénonça la journée d’annonce du résultat comme rouge dans le développement de l'entreprise tant la tension fut intense. L’évènement préfigura la certification en qualité de chronomètre de tous les mouvements livrés par Aegler. La firme des frères Aegler héritiers de Jean est cette même année rebaptisée Rolex Watch C°, Aegler S.A.
 
Avec la première guerre mondiale, les montres de poches passent aux poignets des militaires et les manufactures doivent rapidement s’adapter à une demande qui ne va cesser de grandir. Aegler et Rolex sont déjà très au fait de la production de montres de poignet grâce au calibre de petit diamètre qui est intégré dans toutes les montres bracelets. Le 17 janvier 1920, Wilsdorf qui a quitté Londres au vu de la taxe d’importation de 33,3% prélevée par le gouvernement britannique pour financer les coûts de la guerre, fonde la sociétéMontres ROLEX S.A. à Genève, dont il est seul propriétaire et directeur.
Dans les années 30, Gruen cède ses actions d'Aegler laissant à Rolex un quasi champ libre. Les mouvements sont désormais fabriqués à Bienne sous contrat exclusif et le montage, le contrôle et la vente des produits Rolex se font à Genève. L’usine d’Aegler changera de nom pour prendre celui de Manufacture des montres Rolex et ne sera rachetée par Rolex SA que le 26 mars 2004.
Si Jean Aegler dans sa dimension historique est sans nul doute l’une des clés de la réussite de Hans Wilsdorf, il reste à coté de la production de ses calibres de petit diamètre, le concepteur de mouvements de montres de gousset d’un niveau exceptionnel de qualité et de finition. Ces mouvements vendus à des tiers et diffusés sous plusieurs marques de la fin du 19ème au début du 20ème siècle restent des monuments de précision. 
Un empierrement généreux, souvent un montage sur chatons vissés, des anglages soignés et une architecture recherchée font des mouvements de montres de poche fabriqués par Aegler des pièces remarquables à la portée de bourse des amateurs les plus exigeants sans qu’il ne soit besoin de dépenser des sommes considérables pour en acquérir la propriété. Les marchés Anglais et Suisse de montres d’occasion offrent assez souvent de pièces équipées de mouvements Aegler emboîtés dans des carrures en argent ou en or car la manufacture livrait plutôt des marques proposant des modèles de luxe.
Paul Ditisheim chronométrier aux mille talents
Paul Ditisheim 1868-1945
 
S'il est un horloger qui a marqué l'histoire de l'horlogerie, c'est bien Paul Ditisheim. Non seulement il fut l'un des rares à affronter les manufactures américaines sur leurs propres terres lors des épreuves de chronométrie de l'observatoire de Washington DC, mais il fut aussi l'artisan créatif de plusieurs mouvements qu'il enrichit pour en faire des chronomètres de haute qualité et parmi les plus performants.

De l'horloger maladroit au génie de la chronométrie
Issu d'une famille alsacienne qui émigra en Suisse, Paul Ditisheim naquit le 28 octobre 1868 à la Chaux de Fonds. Son père et son oncle furent les créateurs d'une fabrique horlogère qui répondait au nom de Vulcain, manufacture dont les montres furent portées notamment par les présidents Américains, de Dwight Eisenhower à Harry TrumanRichard Nixon, ou encore Lyndon Johnson.
Alors qu'il se préparait à devenir chimiste, il souffrit d'une brûlure accidentelle consécutive à l'embrasement d'un liquide placé dans sa poche et qui devait lui permettre de préparer des feux de Bengale. Sa mère l'obligea alors à changer de voie professionnelle. Après ce rêve brisé de carrière de chimiste, Paul devint élève en 1884 de l'école d'horlogerie de la Chaux de Fonds. Peu préparé à ce métier pour lequel il ne montrait aucune prédisposition, et après des débuts difficiles, il finit par se montrer très doué à force de persévérance. A l'issue de son passage à l'école, c'est doté de brillants diplômes de fin d'études qu'il poursuit sa formation en Suisse, en Allemagne et en France. Il se spécialise bien vite dans les mouvements compliqués tels que les tourbillons notamment. Le 12 juin 1892 il finit par fonder sa propre entreprise et commence par assembler et terminer des mouvements achetés à des tiers dont LeCoultre au Sentier et Louis Elisée Piguet au Brassus. C'est la naissance des sociétés Solvil et Titus.
La production de Paul Ditisheim va ensuite s'orienter sur deux axes :
- Les montres de luxe et les pièces de joaillerie, souvent très originales
- Les montres chronomètres de haute précision.
Plus tard, l'horloger de la Chaux de Fonds se spécialisera dans l'histoire de l'horlogerie et dans la recherche scientifique liée à la précision.
Plus qu'un horloger, un chercheur de talent

A partir de 1895 il va développer des chronomètres de haut niveau que les services officiels de différents Etats vont adopter. Il multipliera les succès aux concours de chronomètre de Neuchâtel, Kew Teddington près de Londres et puis Washington. Il fait de la précision ultime son fer de lance et fabrique de remarquables chronomètres de marine.
Ditisheim s'illustre à l'exposition universelle de Paris en 1900 avec un mouvement miniature de 6,77 mm de diamètre mais c'est en 1914 à Berne, lors de l'exposition nationale Suisse, qu'il frappe le plus fort les esprits, avec près de 600 pièces exposées parmi lesquels des chronomètres de haute précision qui constituent une véritable démonstration de force quant à la maîtrise de la mesure du temps.
Les chronomètres de marine et de bord de Ditisheim constituent des pièces qui aujourd'hui font pleinement partie du patrimoine historique de l'horlogerie suisse. L'horloger mena d'intenses travaux sur la précision et sur les matériaux qui devaient sensiblement améliorer les résultats atteints en ce domaine.
Il exploita à plein le travail de Charles Edouard Guillaume (photo), prix nobel de physique, avec lequel il collabora pour la mise au point de spiraux en Invar au début du siècle puis en Elinvar (vers 1920).
Ces alliages, dont la sensibilité aux variations de températures étaient réduite par comparaison aux aciers habituellement utilisés, garantissaient une meilleur précision du mouvement. Il développa ainsi un système de balancier monométallique totalement original doté d'affixes, sorte de lames bimétalliques secondaires venant se fixer sur la serge du balancier. 
Il appliqua ce système à quelques montres de poche et en fit ainsi des chronomètres de haute qualité d'une facture unique. Il perfectionna son invention et mit au point des balanciers coupés Elinvar, en intégrant à la serge de ceux-ci un alliage à base de laiton afin de profiter des atouts des deux alliages. Cette utilisation originale des alliages donne une précision chronométrique aux pièces qui en sont dotées.
Jouant avec les alliages aussi bien qu'avec les réglages, il devint un véritable prodige de la précision, coiffant les meilleurs avec moins de moyens que les grandes manufactures de l'époque mais un travail de recherche extrêmement poussé. Maîtrisant l'influence des température dont il étudia les effets sur la dilatation des métaux, il s'attela également à des recherches toujours plus avancées sur les conséquences de la pression atmosphérique et du magnétisme sur la précision.

Calibre Paul Distisheim - Solvil

Sur cette production plus tardive, les affixes sont remplacées sur la serge du balancier en Elinvar coupé par une incrustation de laiton
Publicité, 1922

Montre Ditisheim Solvil destinée au marché Sud-Américain (vers 1925)
Des récompenses du plus haut niveau

Publicité, vers 1920
Il multiplia les expériences notamment sur les calculs de longitudes en se déplaçant avec ses montres par train, autobus et en mettant ses montres à l'épreuve au point de les faire voyager à même le plancher des trains pour vérifier leur dérive en cas de micro-chocs.
Sa production, sur certains modèles de calibres, fut cantonnée à quelques pièces, parfois moins de 10 unités. Après 1925, Il prit du recul dans la gestion de son entreprise et c'est à ce moment que le nom de Ditisheim est associé à celui de Solvil. Paul Ditisheim quitte alors la Chaux-de-Fonds pour Paris. Il est âgé de 57 ans. Sur les raisons de son départ plusieurs versions circulent touchant à des difficultés d'ordre financier (l'homme n'était pas un grand affairiste) qui l'auraient obligé à céder son affaire à la société Solvil, ou la maladie qui l'aurait affaibli au point de l'obliger à s'éloigner. 
Après 1928, Paul Ditisheim se retire complètement et si la maison Solvil continue à cosigner des montres, celles-ci n'ont plus comme auteurs celui qui fut l'un des plus grands chronométriers du 20ème siècle. L'horloger put d'ailleurs se montrer critique sur les productions auxquelles son nom était associé sans qu'il ne fut sollicité pour leur création. Il mourut en 1945 à Genève. 
Montre de bord Solvil ( calibre Ditisheim)
Incontestablement plus habile dans la recherche de la précision que dans la gestion de ses affaires, Paul Ditisheim est sans doute avec une poignée d'autres personnalités tels Charles Rosat ou Charles Edouard Guillaume l'un des plus grands contributeurs à la chronométrie moderne et l'un de ceux qui en accéléra les progrès  Comprenant avant tout le monde que la victoire sur la mesure du temps se gagnerait en maîtrisant des facteurs physiques liés à la dilatation des métaux ainsi que leur sensibilité au magnétisme et à la pression atmosphérique, il concentra ses études sur les éléments réglants, véritables clés de voûte des mouvements. Conquérant de l'heure juste, il fut l'un des premiers à "chronocomparer" ses pièces horlogères avec un signal horaire donné par l'Observatoire de Neuchâtel. `
Il fut sans conteste, le chronométrier qui contribua le mieux à l'émulation qui animait cette véritable caste professionnelle constituée des meilleurs horlogers qui s'affrontaient au travers des concours internationaux de chronométrie. Plus que les autres, il exporta son savoir-faire pour être omniprésent dans les observatoires anglais de Kew Teddington et Washington lors des concours et épreuves de chronométrie. Sa réputation fit trembler les manufactures américaines qui devaient placer la barre très haut pour affronter les pièces qu'il présentait. C'est dire qu'au-delà de la Suisse , Paul Ditisheim a régné en maître sur la chronométrie pendant près de trente ans. On lui doit bien plus que ses propres pièces, il a collaboré avec plusieurs manufactures et reste à ce jour une figure historique de l'horlogerie.