Paul Ditisheim chronométrier aux mille talents
Paul Ditisheim 1868-1945
 
S'il est un horloger qui a marqué l'histoire de l'horlogerie, c'est bien Paul Ditisheim. Non seulement il fut l'un des rares à affronter les manufactures américaines sur leurs propres terres lors des épreuves de chronométrie de l'observatoire de Washington DC, mais il fut aussi l'artisan créatif de plusieurs mouvements qu'il enrichit pour en faire des chronomètres de haute qualité et parmi les plus performants.

De l'horloger maladroit au génie de la chronométrie
Issu d'une famille alsacienne qui émigra en Suisse, Paul Ditisheim naquit le 28 octobre 1868 à la Chaux de Fonds. Son père et son oncle furent les créateurs d'une fabrique horlogère qui répondait au nom de Vulcain, manufacture dont les montres furent portées notamment par les présidents Américains, de Dwight Eisenhower à Harry TrumanRichard Nixon, ou encore Lyndon Johnson.
Alors qu'il se préparait à devenir chimiste, il souffrit d'une brûlure accidentelle consécutive à l'embrasement d'un liquide placé dans sa poche et qui devait lui permettre de préparer des feux de Bengale. Sa mère l'obligea alors à changer de voie professionnelle. Après ce rêve brisé de carrière de chimiste, Paul devint élève en 1884 de l'école d'horlogerie de la Chaux de Fonds. Peu préparé à ce métier pour lequel il ne montrait aucune prédisposition, et après des débuts difficiles, il finit par se montrer très doué à force de persévérance. A l'issue de son passage à l'école, c'est doté de brillants diplômes de fin d'études qu'il poursuit sa formation en Suisse, en Allemagne et en France. Il se spécialise bien vite dans les mouvements compliqués tels que les tourbillons notamment. Le 12 juin 1892 il finit par fonder sa propre entreprise et commence par assembler et terminer des mouvements achetés à des tiers dont LeCoultre au Sentier et Louis Elisée Piguet au Brassus. C'est la naissance des sociétés Solvil et Titus.
La production de Paul Ditisheim va ensuite s'orienter sur deux axes :
- Les montres de luxe et les pièces de joaillerie, souvent très originales
- Les montres chronomètres de haute précision.
Plus tard, l'horloger de la Chaux de Fonds se spécialisera dans l'histoire de l'horlogerie et dans la recherche scientifique liée à la précision.
Plus qu'un horloger, un chercheur de talent

A partir de 1895 il va développer des chronomètres de haut niveau que les services officiels de différents Etats vont adopter. Il multipliera les succès aux concours de chronomètre de Neuchâtel, Kew Teddington près de Londres et puis Washington. Il fait de la précision ultime son fer de lance et fabrique de remarquables chronomètres de marine.
Ditisheim s'illustre à l'exposition universelle de Paris en 1900 avec un mouvement miniature de 6,77 mm de diamètre mais c'est en 1914 à Berne, lors de l'exposition nationale Suisse, qu'il frappe le plus fort les esprits, avec près de 600 pièces exposées parmi lesquels des chronomètres de haute précision qui constituent une véritable démonstration de force quant à la maîtrise de la mesure du temps.
Les chronomètres de marine et de bord de Ditisheim constituent des pièces qui aujourd'hui font pleinement partie du patrimoine historique de l'horlogerie suisse. L'horloger mena d'intenses travaux sur la précision et sur les matériaux qui devaient sensiblement améliorer les résultats atteints en ce domaine.
Il exploita à plein le travail de Charles Edouard Guillaume (photo), prix nobel de physique, avec lequel il collabora pour la mise au point de spiraux en Invar au début du siècle puis en Elinvar (vers 1920).
Ces alliages, dont la sensibilité aux variations de températures étaient réduite par comparaison aux aciers habituellement utilisés, garantissaient une meilleur précision du mouvement. Il développa ainsi un système de balancier monométallique totalement original doté d'affixes, sorte de lames bimétalliques secondaires venant se fixer sur la serge du balancier. 
Il appliqua ce système à quelques montres de poche et en fit ainsi des chronomètres de haute qualité d'une facture unique. Il perfectionna son invention et mit au point des balanciers coupés Elinvar, en intégrant à la serge de ceux-ci un alliage à base de laiton afin de profiter des atouts des deux alliages. Cette utilisation originale des alliages donne une précision chronométrique aux pièces qui en sont dotées.
Jouant avec les alliages aussi bien qu'avec les réglages, il devint un véritable prodige de la précision, coiffant les meilleurs avec moins de moyens que les grandes manufactures de l'époque mais un travail de recherche extrêmement poussé. Maîtrisant l'influence des température dont il étudia les effets sur la dilatation des métaux, il s'attela également à des recherches toujours plus avancées sur les conséquences de la pression atmosphérique et du magnétisme sur la précision.

Calibre Paul Distisheim - Solvil

Sur cette production plus tardive, les affixes sont remplacées sur la serge du balancier en Elinvar coupé par une incrustation de laiton
Publicité, 1922

Montre Ditisheim Solvil destinée au marché Sud-Américain (vers 1925)
Des récompenses du plus haut niveau

Publicité, vers 1920
Il multiplia les expériences notamment sur les calculs de longitudes en se déplaçant avec ses montres par train, autobus et en mettant ses montres à l'épreuve au point de les faire voyager à même le plancher des trains pour vérifier leur dérive en cas de micro-chocs.
Sa production, sur certains modèles de calibres, fut cantonnée à quelques pièces, parfois moins de 10 unités. Après 1925, Il prit du recul dans la gestion de son entreprise et c'est à ce moment que le nom de Ditisheim est associé à celui de Solvil. Paul Ditisheim quitte alors la Chaux-de-Fonds pour Paris. Il est âgé de 57 ans. Sur les raisons de son départ plusieurs versions circulent touchant à des difficultés d'ordre financier (l'homme n'était pas un grand affairiste) qui l'auraient obligé à céder son affaire à la société Solvil, ou la maladie qui l'aurait affaibli au point de l'obliger à s'éloigner. 
Après 1928, Paul Ditisheim se retire complètement et si la maison Solvil continue à cosigner des montres, celles-ci n'ont plus comme auteurs celui qui fut l'un des plus grands chronométriers du 20ème siècle. L'horloger put d'ailleurs se montrer critique sur les productions auxquelles son nom était associé sans qu'il ne fut sollicité pour leur création. Il mourut en 1945 à Genève. 
Montre de bord Solvil ( calibre Ditisheim)
Incontestablement plus habile dans la recherche de la précision que dans la gestion de ses affaires, Paul Ditisheim est sans doute avec une poignée d'autres personnalités tels Charles Rosat ou Charles Edouard Guillaume l'un des plus grands contributeurs à la chronométrie moderne et l'un de ceux qui en accéléra les progrès  Comprenant avant tout le monde que la victoire sur la mesure du temps se gagnerait en maîtrisant des facteurs physiques liés à la dilatation des métaux ainsi que leur sensibilité au magnétisme et à la pression atmosphérique, il concentra ses études sur les éléments réglants, véritables clés de voûte des mouvements. Conquérant de l'heure juste, il fut l'un des premiers à "chronocomparer" ses pièces horlogères avec un signal horaire donné par l'Observatoire de Neuchâtel. `
Il fut sans conteste, le chronométrier qui contribua le mieux à l'émulation qui animait cette véritable caste professionnelle constituée des meilleurs horlogers qui s'affrontaient au travers des concours internationaux de chronométrie. Plus que les autres, il exporta son savoir-faire pour être omniprésent dans les observatoires anglais de Kew Teddington et Washington lors des concours et épreuves de chronométrie. Sa réputation fit trembler les manufactures américaines qui devaient placer la barre très haut pour affronter les pièces qu'il présentait. C'est dire qu'au-delà de la Suisse , Paul Ditisheim a régné en maître sur la chronométrie pendant près de trente ans. On lui doit bien plus que ses propres pièces, il a collaboré avec plusieurs manufactures et reste à ce jour une figure historique de l'horlogerie.